Une journée normale de semaine

Salon Royal, Le Négresco


C’est en faisant du rangement dans mon armoire de pièces de rechange que j’ai retrouvé une chaîne neuve, encore en boîte, que je n’allais, à n’en pas douter, jamais utiliser. Alors, à quoi bon la conserver, me dis-je? Surtout qu’en cette époque de pénurie généralisée pour les pièces de rechange, elle pourrait servir à quelqu’un d’autre. Mais en y repensant bien, qui sur terre pourrait bien avoir besoin d’une chaîne Campagnolo Record 10v, une chaîne au standard jamais dominant et maintenant désuet? Jamais populaire dans son prime time, pas assez vieille pour être vintage. Personne n’en voudra, absolument personne, c’est certain. Je la mets tout de même sur Kijiji en me disant que le site est une grosse machine de vente qui fonctionne très bien, alors « on verra bien ». Contre toute attente, Kijiji me trouve un preneur pour cet objet. 

   
Mais sans que je comprenne ce qui se passe, la satisfaction générée par cette vente improbable se transforme en un claquement de doigt en peur panique quand deux nouvelles chaînes identiques apparaissent dans mon armoire exactement où se trouvait l’objet vendu. Je ne me souviens pas du tout d’avoir fait cet achat et, sachant très bien que la chance a ses limites, je balance ces deux nouvelles chaînes invendables sur Kijiji. 

À ma complète stupéfaction elles se vendent aussi! Je ne sais plus quoi penser quand je retourne vers mon armoire de pièces de rechange et que j’y vois quatre autres exemplaires de cette satanée chaîne Campagnolo Record 10v! C’est à ce moment que je suis pris d’un soudain étourdissement, d’une sorte de vertige débilitant, et que j’ai l’impression d’être tiré tout entier vers l’arrière par une force plus grande que moi. Sans que je puisse comprendre comment c’est possible, je me retrouve enfermé dans Kijiji, prisonnier d’un processus de vente qui m’étouffe et duquel je n’arrive pas à me soustraire malgré mes efforts. Comme la baleine l’a fait avec Jonas, Kijiji, la bête de ventes, m’a littéralement avalé…

Houlala ! Non, mais quelle nuit. C’est rieur et néanmoins tout en sueur que je me fais réveiller par Romy, le petit chat poilu et griffu qui me lèche le bout du nez en me livrant son concerto de ronrons majeurs en guise d’alarme de réveil. Mon amoureuse est debout depuis un moment. Elle a déjà préparé le café. Elle me regarde arriver de la chambre, plus fatigué que je l’étais quand j’y suis entré hier soir. Elle écoute mon récit, puis sourit. Mon amoureuse est patiente avec moi. Elle prépare sa journée en me voyant m’enfoncer dans mon délire de conseiller sénior en communication.

Je pars dans mes pensées. Qu’est-ce qui m’attend aujourd’hui? Ah oui: briefer nos créatifs au sujet de nos pubs Tiktok et de nos stories sur Instagram. Je vais tenter de les repasser sur Snapchat, faudra voir avec notre gang de SEM ce qu’on peut faire avec les audiences, il ne faut pas trop presser le citron, pas trop splitter le budget, tsé. Ah oui, parlant de budget, faudra que je fasse le suivi avec la comptabilité, histoire que les factures soient payées à temps. Et patati et patata… Un instant avant que je quitte pour le bureau mon amoureuse m’envoie une mise en garde: « fais-en donc pas trop aujourd’hui, gardes-en pour demain ». Oui-oui, t’en fais pas, bisous-bisous. 

Arrivée à la porte du bureau, une impression étouffante de déjà vu m’assaille et fait monter mon rythme cardiaque vers un sommet que je ne croyais plus accessible. Le hall d’entrée traversé, je me trouve en terrain connu, mais rien ne va. Ce n’est pas l’espace que j’aurais dû parcourir en ce matin désormais sous tension. Là où devrait se trouver des grandes baies vitrées qui, en temps normal, inondent de lumière une grande agora peuplée de personnes rieuses et taquines, je vois plutôt un long mur gris, lugubre, morne. Je suis chez un ancien employeur, un fabricant de vélos danois, mais les installations sont méconnaissables, encore plus ternes que jadis. Tout est sale. Très sale. Et cassé. L’endroit est rempli de cadres de vélos cassés. Il y en a partout, ils sont légions. Mon regard ne croise que quelques personnes qui passent par là, mais ce sont des gobelins. D'ailleurs, je suis moi-même un nain à grandes oreilles et je suis en retard à ma réunion. J’arrive à cette rencontre paniqué, à peine vivant, et au sortir de celle-ci j’agonise: je viens de me voir confier la tâche “stratégique” de négocier le remplacement des cadres, de tous les cadres, un à un, avec tous les clients furieux de la terre. En guise de bonus, si je réussis, on me promet un cadre. Un cadre qui cassera à coup sûr. À ce moment, ce n’est plus de l’oxygène qui entre dans mes poumons, mais un gaz incolore, inodore, totalement inerte.

Comme l’aurait dit un vieux copain, mon “cerveau chauffe de trop”. Pas de doute, j’ai besoin de vacances et d’évasions. En digne cycliste, je rêve de routes parfaites, je me meurs d’attaquer une nouvelle fois le col de la Madone, de reparcourir les routes -magiques- de l’arrière-pays niçois. Je veux revoir les Dolomites, les défier avec mes maigres ressources, armé d’un pédalier compact. Toi, implacable Galibier, toi, lunaire Izoard, vous ne perdez rien pour attendre. Avec tes deux versants, cher Tourmalet, tu es aussi sur la liste. 

Ma tête est pleine de routes à parcourir quand, en fin de journée, je sors du métro, station Joliette. Home sweet home, Downtown Hochelaga. Mais en arrivant tout au haut de l’escalier mécanique, une surprise m'attend.

Le soleil est éclatant, l’air est salin. Bon sang Attila, t’es mort sans rien annoncer et t’es arrivé au paradis? J’entends le bruit des vagues qui atteignent le rivage, devant moi, c’est la Méditerranée qui est là. Et ce grand boulevard? C’est la Promenade des Anglais, bon sang de bon sang, qu’est-ce que je fais à Nice? Alors je marche, incrédule en regardant la plage. Hagard, je vais en direction du quartier du port, mais en réalité j’avance au hasard. Dans ces conditions, comme on est en fin de journée, pourquoi ne pas prendre l’apéro quelque part? Le Negresco, qui est juste là, fera l’affaire. Il y a pire endroit si on y pense. J’y entre comme on s’enfonce dans une usine, sans façon, sans égard pour les lieux. Un homme très grand et très mince, une sorte de maître de cérémonie, apparemment, s’avance vers moi. Et moi de lui demander: 

-
Le bar, il est ouvert? Est-ce que les mojitos sont bons?

Lui, interloqué:

-
Mais M.Attila que dites-vous? Vous êtes attendu! Passez vite au Salon Royal. Nous ferons avec votre allure.

- 
Mais qu’est-ce qu’elle a mon allure? Non, ne dites rien. 

Incrédule, j’entre alors dans cette salle au raffinement impérial, théâtre d'innombrables bals et réceptions de la plus belle société d’Europe depuis plus d’un siècle. Il doit y avoir plus de 400 personnes sous la verrière “signature”, caractéristique du lieu. La grâce de cet espace monumental est toutefois ternie par ce qui ressemble à un immense S rouge stylisé et franchement vulgaire accroché à deux des colonnes corinthiennes situé à l’arrière d’une petite scène. Le même S dépourvu de tout élan artistique se trouve aussi sur le petit lutrin qui surmonte la scène. Mais bon sang, c’est le logo de Specialized? Mais diantre, qu’est-ce que je fais ici? Qu’est-ce que c’est que cette grande messe?

Probablement pris de pitié à mon égard, le maître de cérémonie, qui est demeuré à mes côtés, me souffle à l’oreille: M. Attila, bienvenu au
sales meeting de Specialized France. Puis, s’adressant avec une voix de stentor à l’auditoire soudainement très agité, il y va d’une criée autoritaire: 

- 
Je déclare le sales meeting de Specialized France officiellement ouvert! M.Attila nous présentera sans plus tarder son plan pour nous permettre d’augmenter nos ventes de 75%”!

Une volée d’applaudissements frénétiques suit l’annonce. Je suis terrifié. Par tous les saints, tous les vendeurs et autres aficionados de la marque américaine que compte l’Hexagone doivent être devant moi! Mes jambes me portent à peine. Moi, chez Specialized? Moi, encore faire des ventes? Moi, augmenter les ventes? Moi, de 75%? Est-ce que je saigne du nez? Mais dites-moi, on parle bien de vendre des Spech? Le maître de cérémonie/grand-prêtre de la consommation cycliste de masse porte à ce moment un regard dur sur moi et dit:

- 
Pardon M. Attila, vous avez dit Spech?

Et moi de lui répondre:

- 
Euh, oui, oui monsieur, je confirme.

Ce à quoi j’ajoute, peut-être inconscient:

- 
D’ailleurs, si vous voulez augmenter vos ventes, vous pourriez déjà appeler cette marque par son nom. Non mais Spéssializède, qu’est-ce que c’est que cette façon de nommer vos produits?

Un silence 
«assourdissant» emplit la plus belle salle du Negresco en une fraction de seconde. La grogne qui suit monte encore plus vite tandis que tous les membres de la tribu  tentent de s’en prendre à ma personne. En fait, ils ne le tentent pas, ils RÉUSSISSENT à s’en prendre à moi!!! Tous, poing droit levé vers la verrière “signature”, scandent en rythme et à l’unisson «Spéssializède, Spéssializède, Spéssializède». 

M’enfuir, je dois m’enfuir.

- Spéssializède
, Spéssializède, Spéssializède, Spéssializède, Spéssializède! 

Le petit salon Louis XVI serait un bon refuge, du moins pour un moment, mais je ne pourrai jamais l'atteindre.

- Spéssializède
, Spéssializède, Spéssializède, Spéssializède, Spéssializède!

Je ne m’en sortirai pas vivant.

Spéssializède, Spéssializède, Spéssializède, Spéssializède, Spéssializède, Spéssializède! 

- Allo :-), Allo :-), t’es où, bel Attila? 

- Ah, mon amour, c’est toi, entre, euh, j’arrive.

J’ai dû m’effondrer en rentrant du boulot. Je me réveille chez moi, totalement désorienté et à nouveau couvert de sueur. J’ai la bouche asséchée comme un lac de Californie et mon crâne fait mal à en fondre. Je suis dans mon lit, ravagé, paralysé.

- Mais, Attila, à quoi tu ressembles? Qu’est-ce qui s’est passé depuis ce matin?

- Oh, rien, la routine habituelle, des affaires, tsé. J’ai réglé deux ou trois dossiers pas faciles.

- J’ai une idée pour ce soir, si t’as rien prévu on pourrait écouter Total Recall, c’est sur Netflix. C’est basé sur un roman de Philip K. Dick, tu vas aimer. Un peu de science fiction, ça va te changer les idées, tu vas peut-être moins t’en faire à propos de tes campagnes de pub. Ça te tente? 

- Oh, tu es parfaite, toi. Mais, mon amour, pourquoi on n'écouteraient pas plutôt quelques épisodes de Friends à la place? Ou des Seinfeld? On pourraient s'endormir collés-collés sur le divan, on connaient déjà les histoires… ça devrait bien aller.



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